Manifeste pour une Poésie Intégrale

propos-poesie

La pensée intégrale est une approche du réel dans sa totalité, en conscience des liens qui existent entre toutes choses et de la Source unique de la diversité, du multiple. Cette approche fait référence à des penseurs comme Teilhard de Chardin, Sri Aurobindo, ou encore Ken Wilber. Ce dernier est parfois considéré comme le théoricien majeur de cette approche évolutive… C’est sans aucun doute vrai en partie, mais l’approche intégrale consiste justement à faire un Tout des parties…

En effet, s’il y a bien un mouvement tendant à ce que l’Homme intègre, associe et dépasse toutes ses approches fragmentées du réel, il s’agit d’un mouvement inscrit au coeur de l’évolution, un mouvement collectif transpersonnel… le même mouvement qui fait que nous existons. Ce n’est pas un mouvement politique, religieux, ou un nouveau « -isme », il s’agit plutôt d’une étape dans l’évolution humaine où rationnel et intuitif s’associent pour créer autre chose, les hémisphères de nos cerveaux coopèrent à un autre niveau… J’aime parfois parler de conscience analogique, exactement comme en poésie où une phrase émise peut faire écho à une infinité de réalités… c’est un espace libre et dynamique… Il en va de même avec tous les savoirs… Si l’on utilise notre raison à bon escient pour stimuler et nourrir notre intuition, nous devenons capables de saisir des dynamiques en action dans chaque domaine de connaissance,… avec bien sûr toujours des limites à sans cesse repousser, apprendre et savoir écouter… ne pas prétendre tout savoir, plutôt réaliser qu’on ne sait rien et danser avec l’évolution, s’appuyer sur une connaissance en mouvement, jamais figée…

L’occasion se présentera de présenter plus largement cet aspect des choses… En attendant, voici quelques propos sur la poésie d’Alain Gourhant, psychothérapeute, poète, artiste, humain riche avec lequel c’est un plaisir d’échanger… Je vous invite également à visiter son blog  dédié à l’art et à la spirtualité… Les articles y sont toujours de qualité, de même que les commentaires qui s’engagent parfois dans de passionnants débats entre sensibilités humaines différentes… Concernant le texte qui suit, Alain l’a simplement nommé « Propos sur la poésie »… je l’appelle Manifeste, car c’est le mot qui me vient à chaque lecture… j’espère qu’il ne m’en voudra pas 🙂

En attendant, je vous laisse goûter ces propos sur la poésie qui me font vibrer et sourire de par leur justesse…

Propos sur la poésie
Alain Gourhant : http://www.alaingourhant.fr/propos-poesie.htm

La poésie, c’est le langage originel, 
proche du silence,
avant la prolifération bruyante et chaotique des mots.

La poésie est plus proche de la musique ou de la danse
que de la pensée et son bruitage de prose.

La poésie, la vraie,
aide au retour à l’Origine, à la Source
elle aide à cette involution si nécessaire actuellement
à l’évolution de la conscience humaine.

Quand nous en aurons assez de cette prolifération de prose,
de cette information devenue informe par excès de formes
alors nous nous tournerons tout naturellement vers la poésie,
vers la vraie poésie,
la poésie du retour à l’Origine
dont la caractéristique essentielle est le vide lumineux
représenté par le blanc de la page.

Nous avons besoin d’une poésie qui nous lave,
qui nous nettoie des errances du mental
perdu dans son labyrinthe de mots
et de pensées stériles et confuses ;

nous avons besoin d »une Poésie spirituelle,
simple et évidente
avec des mots sertis de lumière et de silence,

une poésie venant directement de l’Autre Monde, de l’Ailleurs,
une poésie pleine du Vide
inspirant toute création authentique,
une poésie avec beaucoup de silence,
beaucoup de page blanche,
et des mots rares comme des éclats de cristal
reflétant la lumière.

Il s’agit de déplacer l’attention des mots vers le silence :
voilà l’intention première de cette poésie spirituelle.
En ce sens le haïku,
ce poème minimaliste de la tradition japonaise en trois vers seulement,
en représente un sommet,
mais un haïku débarrassé des contraintes empoussiérées de la tradition,
un haïku étonnamment libre et décontracté,
plein de silence et de sens,
un haïku, dont l’homme occidental malade des boursouflures de son matérialisme arrogant,
a le plus grand besoin pour se guérir de ses illusions techniciennes.

La poésie :
les mots inutiles s’envolent en fumée
se dissolvent dans le bleu du ciel ;
la poésie :
l’âme se dénoue, se détend, se déploie
à l’horizon d’aquarelle ;
la poésie :
glisser insidieusement sur la pente de l’infini
au coeur de soi-même.

La poésie :
attendre patiemment les mots
capables de contenir tout ce silence
flottant aux alentours des formes.

C’est une époque désespéremment prosaïque,
la poésie est la grande oubliée,
mais à la fin des temps, elle reviendra en force,
quand l’homme après un long exil,
aura retrouvé sa Demeure.

Pour le mysticisme,
– cette posture qui pourrait aussi revenir en force,
vu les impasses actuelles de la pensée matérialiste scientifique et technique –
pour le mysticisme,
le seul langage possible
c’est le poème.

La prose est le langage du monde visible,
mais le monde visible est en faillite,
alors surgit l’Invisible
dans sa lumineuse évidence
porté triomphalement par la poésie.

« Meilleur que mille mots sans utilité, est un seul mot bénéfique
qui pacifie celui qui l’entend.
meilleur que mille versets de mots inutiles est une seule ligne bénéfique
qui pacifie celui qui l’entend »

(Dhammapada Les dits du Bouddha)
C’est exactement cela, quand je parle de la poésie,
le Bouddha avait tout compris !
– d’ailleurs ses « sutras » sont des poèmes.

A la différence du langage ordinaire – le langage prosaïque -,
provenant des sensations, des émotions, des images et des pensées,
d’un moi prisonnier de lui-même,
la poésie émane du ciel et du souffle de l’Esprit,
lui-même issu du Vide plénier.

Il est venu le temps de cette poésie
s’éloignant enfin de la littérature charmante ou désespérée,
pour devenir une sorte de thérapie essentielle,
nécessaire à une époque privée de ciel et de souffle.
Les mots du poème seront chargés de rejoindre à nouveau
cette région de l’Etre à la source de la connaissance,
que l’homme n’aurait jamais dû quitter
et qui pourrait l’aider à une mutation nécessaire
de sa conscience.

Une poésie spirituelle,
mais au sens de spiritus : le Souffle,
une poésie pour nous redonner du souffle,
Une poésie pour nous réapprendre à respirer,
loin de toute tradition, loin de toute chapelle
proche d’une certaine sauvagerie de la nature,
quand elle n’a pas été encore contaminée par les prédations de l’être humain.

Il y a la poésie à l’origine de ce monde :
Les Vedas, les Upanishads et la Bhagava Gita,
Le Bardo Thodol des tibétains et le Popol-Vuh des mayas,
l’épopée de Gilgamesh et la Genèse de l’ancien Testament,
le Tao tö king de Lao-tseu et les sourates du Coran, etc…
voici venir la poésie de la fin d’un monde,
elle sera encore plus laconique et mystérieuse,
pour nous guider sur le chemin du retour,
vers l’Essentiel, vers notre Demeure.

La poésie ne peut pas se prêter à cette hyperconsommation informationnelle
de la société de communication,
en ce sens elle est profondément subversive,
irrécupérable
inconsommable,
c’est un délit de la plus haute gravité
pour le conformisme des esprits.

La poésie est au ban d’une société à l’agonie,
perdue dans sa prose confuse, ses écrans opaques et sa science matérialiste,
la poésie est au ban de cette société
et elle en est fière.
Dans les solitudes du silence, les poussières du cosmos,
au plus profond de la nuit,
elle prépare incognito les prochaines métamorphoses de l’Esprit,
elle prépare le langage d’une mutation de la conscience humaine.

La poésie
c’est la décroissance nécessaire des mots, 
une frugalité de l’expression artistique guérisseuse et rédemptrice.

En ce sens, elle est aux antipodes de cette inflation verbale, de cette cacophonie
venant de la société de consommation / communication.
Aussi la poésie est irrécupérable par cette société,
elle a été mise au ban du monde de l’édition car elle n’est pas rentable,
elle n’intéresse pas les pouvoirs en place, car elle ne flatte pas la médiocrité médiatique,
elle s’écrit en cachette, en clandestinité,
elle prépare activement à travers toutes les manifestations de sa force créatrice,
qui s’expriment partout, de multiples manières,
un renouveau nécessaire des modes de penser et de vivre,
un souffle de l’Esprit.

La poésie c’est le « logos » retrouvé,
tel que le concevait Héraclite, à l’origine de la culture occidentale,
c’est à dire les mots en résonance avec la Source,
en reflet de l’Un,
en résonance avec l’Unité dans la diversité – la danse de l’Un et du multiple.
Le culte de la raison triomphante a dévoyé cette luminosité originelle,
vers la cacophonie actuelle,
il nous faut maintenant la retrouver,
afin de sortir de la confusion du Sens.

« Je suis à la recherche d’une langue
par laquelle je puisse dialoguer avec la source de l’univers
et le coeur intime de l’être humain. » Chen Zhen
oui, c’est ça, c’est tout à fait ça, le logos…

L’art intégral dont cette époque a le plus grand besoin
permet l’accès à la conscience du Tout
par la voie directe et non conceptuelle de la Beauté,
la poésie intégrale en est une fidèle messagère.

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