Victor Hugo: Une rougeur au zénith

Une rougeur au zénith

Quoi ! Ce n’est pas réel parce que c’est lointain !
Ne croyez pas cela, vous qu’un hasard hautain,
Une chance, une erreur, l’invention des prêtres,
Un mensonge quelconque, a faits rois, princes, maîtres ;
Papes, sultans, Césars, czars, qui que vous soyez,
Qui tenez les vivants sous le sceptre ployés,
Et qui mettez Berlin, Stamboul, Pétersbourg, Rome,
Les ténèbres, le dogme et le sabre, sur l’homme,
Vous qui vous croyez grands et nous croyez petits,
Regardez la lueur, et soyez avertis
Que nous ne serons pas toujours le troupeau triste,
Rois, et que l’avenir, ce flamboiement, existe.
On vous rassure. On dit : utopie ! Eh bien non ;
Ayez peur. Vous avez ici bas le canon,
Le trône, l’échafaud, l’obus, le knout, le glaive ;
Mais nous avons là-haut cette clarté, le rêve ;
Nous avons ce rayon, l’idéal ; nous avons
Ce qu’avaient autrefois les pâles esclavons,
Les juifs, les huguenots et les noirs, l’espérance ;
Nous avons l’infini, sublime transparence ;
Nous avons la traînée effrayante de feu
Qui vient vers l’homme avec un message de Dieu,
Et qui fait frissonner l’ombre, blêmir la roche,
Fuir l’orfraie et hurler les loups, à son approche.
Oui, le grand éden libre avec ses songes fous,
Qui, l’énorme avenir de lumière pour tous
Qui vous rougit le ciel, rois, et qui nous le dore,
Qui vous semble fournaise et qui nous semble aurore,
Nous l’aurons. Nous l’avons ! Car c’est déjà l’avoir,
C’est déjà le tenir presque, que de le voir.
Et nous l’apercevons, le superbe prodige !
Vous le voyez aussi. Levez les yeux, vous dis-je !

Ne vous figurez pas que pour être indistinct
Cela ne soit pas vrai. Quoi ! Mais c’est presque éteint !
Non. C’est mêlé de nuit ! Il le faut. Sans pilote !
Qu’en savez-vous ? Quoi donc ! Cette rougeur qui flotte,
C’est quelque chose ? Ô rois, c’est tout. Dans les palais,
Les maîtres à voix basse en parlent aux valets,
Et les valets ont peur, mais font semblant de rire.
Ah ! Vous pouvez frapper, supplicier, proscrire ;
Cela n’en vient pas moins. Cela marche. C’est loin,
Mais sûr. Rois, ce sera l’acteur, c’est le témoin ;
C’est le juge déjà. C’est l’idéal, ô princes !
C’est le réel. Régnez, soit. Prenez des provinces,
Volez-vous entre vous des peuples, triomphez ;
Respirez notre espace à nous les étouffés ;
Mangez, buvez, chez nous les affamés ; souffrance,
C’est patience ; ô sombre et douce délivrance,
Tu viens ! Ô rois, régnez, cela nous est égal ;
Ayez la Sibérie, ayez le Sénégal ;
Jetez-nous au vil bagne, aux noirs exils, qu’importe !
Pendant que des clairons chantent à votre porte
Et que des sabres nus gardent votre festin,
Au zénith, une flamme informe, le destin,
Le progrès, la confuse ébauche de la vie,
La lampe des penseurs d’un jour pâle suivie,
Sur laquelle jadis Torquemada soufflait,
Brille et s’avance, et jette on ne sait quel reflet,
Prêtres, sur votre autel, princes, sur votre table.
La comète est ainsi vaguement formidable.

Victor Hugo (6 juillet 1875). in Les Quatre Vents de l’esprit

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