Isaros

La planète entière suit sur ses écrans la dernière interview d’Arinolp, l’homme tombé du Ciel, espérant de nouvelles révélations sur le sens à donner au Livre de la Création. Même le Grand Prêtre du Livre interrompt son discours au Palais du Vrai pour permettre à chacun de suivre en direct l’intervention du nouveau prophète.

« …Aujourd’hui est un grand jour pour la foi… Et quoi qu’en disent les hérétiques de Salibe ou de Sepian, nous sommes les vrais dépositaires du message du Livre de la Création. Je ne parle même pas de ces misérables qui ignorent ou pire ; qui nient l’existence du Livre et son caractère sacré… Aujourd’hui enfin, un messager des Dieux est venu à nous pour nous confirmer en notre foi… »

Avant d’écouter le prophète, un bref retour en arrière est nécessaire pour mieux comprendre la foi d’Isaros. La planète s’est divisée plusieurs centaines d’années pour des questions d’interprétations, de perceptions et de manque d’imagination. Chacun ayant le mauvais goût de croire détenir la vérité. Comme s’ils n’avaient pas tous la même allure d’âmes errantes, âmes perdues, âmes en recherche, ou en questionnement dans le meilleur des cas. Oui mais voilà, quelques centaines d’années plus tôt, quelqu’un dont on a oublié le nom depuis, s’en alla dénicher un bouquin au sommet de la montagne Isare. Apparemment dans un creux de météorite ou quelque chose dans ce genre. En même temps, personne n’y était pour voir et la précision de l’histoire a dû en prendre un coup. Toujours est-il que l’inconnu en question dévala la montagne comme un fou pour dire que ce livre révélait tous les secrets de l’univers.

Alors forcément, c’était codé et les traductions, additions, soustractions et autre distorsions se sont additionnées avec le temps. Certains voyant dans le Livre une révélation, d’autres un outil de pouvoir et d’influence. On ne compte plus les courants et les visions, la richesse des interprétations plus ou moins inspirées. Sans compter que des croyances préalables au Livre de la montagne, comme on l’appelle aussi, persistent, et que d’autres croyances ont aussi émergé sur la petite planète. Salibes, Sepians, et Sarides ont prospéré. Ils avaient une preuve, eux ! Pas de préjugés, non, une preuve capable d’être touchée, un Livre pour se prosterner. Une preuve qui leur a donné la force d’exterminer les concurrents et de continuer à guerroyer les uns les autres, d’accord ou pas d’accord, ne faisant surtout jamais l’offense à autrui de l’écouter. On ne sait jamais, on pourrait perdre ainsi toute vaillance à la baston.

Malgré toutes ces croyances et divergences, chaque Isarosien dispose de sa propre expérience et avec le temps les esprits ont cessé de craindre les mystères liés au Livre. Ils ont appris à percevoir par eux-mêmes, à construire leurs propres images. C’est à ce moment qu’Arinolp fit littéralement son apparition sur Isaros sur la montagne Askela. Arrivé par une nuit claire, son crash fût remarqué. Il est vrai que sur le coup, nombreux ont reconsidéré notre point de vue sur le Livre de la Création. Les religieux des quatre coins de la planète se sont bien entendus emparés de la chose, alors qu’Arinolp semblait dépassé par les événements.

Par hasard, on s’est ensuite rendu compte qu’il parlait une langue proche de celle du livre. Je ne vous raconte pas les réactions hystériques des encartés de la sagesse. On a ainsi réussi à comprendre son nom, Arinolp, envoyé des Dieux, en direct sur les écrans :

« … et c’est ainsi que je me suis craché avec mon vaisseau… Vous pouvez m’aider ?
– Vous venez donc du Ciel ? Nous sommes à votre service…
– Très bien, avez-vus un carburateur ionique de pression…
– Oui, nos âmes sont pures, et nous carburons à l’ionique de la passion…
– Pardon ?
– Quel est votre message pour nous, pauvres âmes perdues dans l’espace sans un putain de contact radio…
– Je ne comprends rien à votre charabia !
– Ce sont pourtant les paroles du Livre sacré ! Il est écrit dans votre langue, noble prophète…
– Plaît-il ?
– Regardez, j’ai mon exemplaire règlementaire sur moi… Perdus dans l’espace… Le Livre de la Création…»

Le suspense est à son comble… La population entière retient son souffle alors que le nouveau prophète contemple le Livre divin. Soudain, il éclate de rire…

« Mais voyons, c’est un conte pour enfants… Une belle histoire pleine de sagesse, très connue sur ma planète. En fait… »

A peine a-t-il prononcé ces mots que la diffusion en direct est arrêtée par les autorités… On ne lui laisse pas le temps d’en dire plus.

Plusieurs mois après cet incident, le malheureux Arinolp n’est toujours pas en mesure de rentrer chez lui et le Livre a perdu tout crédit aux yeux de nombreux habitants d’Isaros, malgré les efforts des pontes religieux pour stopper la nouvelle et en déformer l’impact. La majorité s’est tout de suite détournée de ce conte ridicule, personne n’y avait jamais cru. Trop simple, trop naïf, la supercherie était évidente. Ce texte n’était pas au niveau de la sagesse d’Isaros. Certains se font même les partisans d’une interdiction du texte. L’amnésie est souvent au goût des foules. D’autres, les mêmes qui questionnaient le texte jadis, tentent en vain de mettre en avant la valeur et la sagesse intrinsèque au texte… Difficile de prévoir quel courant l’emportera ; quels schismes et quelles religions nouvelles émergeront de ces esprits confus… En attendant, en parlant d’avenir :

« Qu’allez-vous faire à présent Arinolp ?
– C’est une bonne question. Si vous n’y connaissez rien en vaisseaux, je suis bloqué ici.
– Mais on peut vous aider si vous nous expliquez comment faire…
– C’est que je n’y connais rien non plus !
– Dans ce cas vous êtes bloqués…
– Ouais… En même temps je ne tiens pas forcément à rentrer.
– Dites-nous d’ailleurs, c’est comment chez vous ? Vous êtes très avancés j’imagine, bien plus évolués que nous pour voyager dans l’espace, alors…
– Alors, ben c’est quand même le bordel chez nous. Il faut croire qu’on investit plus de moyens pour trouver comment se barrer de chez nous que pour trouver les moyens d’y vivre ensemble.
– Tout de même, il y a ce conte, cela dénote un certain niveau de culture…
– Vous savez, on ne m’a pas laissé le temps d’en parler, mais c’est la variation d’un conte très ancien. En fait, il s’agit de notre histoire la plus ancienne, sans doute à l’origine de toutes nos croyances sur Blupi… »

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