Max Gallo: Le Grand Jaurès

198-10

« Demandez-vous belle jeunesse… Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? » chantait Jacques Brel.

On l’a tué une première fois en 1914 pour faire taire cette conscience qui s’opposait à la boucherie à venir de 1914-1918. Lui dont la clairvoyance prédisait une guerre longue aux conséquences désastreuses pour la France et l’Europe, alors que les journaux et les hommes politiques de l’époque prévoyaient une guerre rapide. Il finit ainsi sa vie telle qu’il l’avait mené, en mêlant des réflexions de fond perspicaces à un engagement pratique, que ce soit au près des mineurs de Carmaux en grève ou à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Par ailleurs, Jaurès n’était pas seulement l’homme de l’union des gauches, le créateur du journal l’Humanité, c’était aussi un philosophe et un poète (vous pouvez télécharger un recueil de ses poèmes gratuitement en pdf ou en epub), mêlant une grande culture et une réflexion profonde sur la vie à un sens aigu du réel et de ses possibles.

Alors, lorsque des hommes politiques opportunistes, ignorants et sans sagesse, le citent à tort et à travers – de Macron à Sarkozy en passant par Hollande et autres pantins – je ne me peux m’empêcher de penser qu’on le tue à nouveau…

Le livre de Max Gallo permet par ailleurs de redécouvrir une époque charnière entre deux siècles, entre le sang de la commune et celui de la première guerre mondiale. On peut malheureusement constater que les dynamiques de fond ont peu évolué jusqu’à nos jours. Les journaux appartenant aux grandes fortunes appelaient alors quotidiennement au meurtre de leurs opposants, les gendarmes tiraient encore à balles réelles sur les grévistes et la guillotine venait sceller le sort des anarchistes. Ces dernières décennies, la même violence s’est exprimée de manière plus subtile, mais les dérives policières à l’égard des pauvres, puis des gilets jaunes, et aujourd’hui à l’encontre de toute une société nous montrent que le combat pour la justice et l’équité continue et n’a d’ailleurs jamais cessé…

Voici quelques citations glanées dans le livre témoignant de la pensée de Jaurès, de sa clairvoyance, et de la modernité de sa pensée.

1881 – 1885

  • « Au fond de toutes les apparences, il y a un être immobile comme la mer sous les vagues et par là échappant au temps et à l’espace. Le but de la philosophie ? Trouver cet être caché. »
  • « Je ne ferai partie d’aucun groupe, d’aucune coterie et, enfant du peuple, je voterai toutes les réformes qui pourront améliorer le sort de ceux qui souffrent. »

1885 – 1889

  • « L’ordre social n’est pas conforme à la justice. »
  • Discours aux instituteurs le 15 Janvier 1888 : Il leur demande d’enseigner aux enfants « la grandeur de la pensée, le respect et le culte de l’âme en éveillant le sentiment de l’infini qui est notre joie et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la nuit. »
  • « Je porte dans mon cœur un rêve de fraternité et de justice, je veux travailler jusqu’au bout à le réaliser. »

1889 – 1892

  • « Le bonheur est une lumière intelligente et généreuse qui éclaire tous les détails de la vie et tous les côtés de la nature humaine. »
  • « l’idée socialiste n’est point liée à l’organisation actuelle du parti… elle est beaucoup plus forte et beaucoup plus vaste que celui-ci. »
  • « Il y a de l’esprit partout, de l’âme partout. » L’Univers ? « Il n ‘est qu’une immense et confuse aspiration vers l’ordre, la beauté, la liberté et la bonté. »
  • « Le rôle du socialisme n’est pas de jeter la bourgeoisie épouvantée dans la résistance. Au contraire. Il doit créer peu à peu, par l’immensité de la propagande internationale et pacifique, un tel état des esprits et des choses, que la bourgeoisie vienne à lui moitié par persuasion, moitié par nécessité. »
  • « Je sens très bien que dans certains milieux l’animosité contre le socialisme va grandissant, et qu’elle est bien près de se tourner en haine aveugle. »
  • « Nous pouvons prendre à témoin de nos sublimes espérances la nuit sublime où s’élaborent en secret des mondes nouveaux ; nous pouvons mêler à notre rêve de douceur humaine l’immense douceur de la nature apaisée. »
  • « Les hommes qui ont le sens de l’éternel comme Hugo sont les seuls qui aient vraiment le sens de leur temps. »
  • « L’Eglise ne peut être durablement favorable à l’affranchissement social des travailleurs, car ce serait mener à leur affranchissement religieux et ruiner le catholicisme, l’Eglise se jettera donc forcément, un jour ou l’autre, vers la réaction politique et sociale. »
  • « L’humanité n’a quelque valeur que comme expression de l’infini. »
  • « La race humaine est essentiellement religieuse, le problème religieux est le plus grand problème de notre temps, de tous les temps. »
  • Il condamne la religion institutionnelle, « organisation théocratique au service de l’iniquité sociale. »
  • « le christianisme traditionnel se meurt , philosophiquement, scientifiquement, et politiquement. »
  • « Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie. »

1892 – 1893

  • « Pour beaucoup de prétendus républicains, la République n’est que la substitution de l’oligarchie financière à l’oligarchie terrienne, du grand industriel au hobereau, du banquier au prêtre et de l’argent au dogme. »

1893 – 1895

  • « Je suis resté fidèle dans ce qu’on appelle la politique, à ce rêve d’universelle félicité et de croissante perfection humaine qui exaltait ma jeunesse d’écolier. »
  • « Le jour où le même navire emportera vers les terres fiévreuses de la relégation le politicien véreux et l’anarchiste meurtrier, ils pourront lier conversation : ils s’apparaîtront l’un à l’autre comme les deux aspects complémentaires d’un même ordre social. »
  • « Plutôt la solitude avec tous ses périls que la contrainte sociale : plutôt l’anarchie que le despotisme quel qu’il soit. »
  • « Quelques explications mécanistes n’épuisent pas le sens de l’univers. »
  • « Il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire interdite à la pleine investigation de l’homme… Ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit. »
  • « Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idée de la Révolution française, si démodée et si prudhomesque qu’elle semble aujourd’hui, c’est qu’au fond il n’y a qu’une race : l’humanité. »
  • « Je retrouve parfois en une heure rapide de solitude, les maîtres de la pensée qui ouvrent aux hommes le chemin des cimes et de l’éternelle sérénité. »
  • « J’éprouve la nausée de tous les mensonges, de toutes les combinaisons égoïstes, de toutes les brutalités plates par lesquelles les hommes d’argent servis par les hommes de pouvoir essaient de prolonger leur domination. »
  • « Il faut en finir avec la légende de la modération des modérés. »
  • « Un jour viendra peut-être, en effet où nous serons abattus par un de ceux que nous voulons affranchir… »
  • « Qu’importe après tout ! (…) L’essentiel est que nous agissions selon notre idéal, que nous donnions notre force d’un jour à ce que nous croyons la justice, et que nous fassions œuvre d’hommes en attendant d’être couchés à jamais dans le silence de la nuit. »
  • « Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme la nuée dormante porte l’orage. »

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1895 – 1896

  • « Nous n’avons jamais dit, nous ne dirons jamais que la révolution sociale ne sera réalisée que par la voie parlementaire. Nous n’avons jamais dit, nous ne dirons jamais que le socialisme doit s’enfermer comme en une prison dans la légalité capitaliste. »

1896 – 1897

  • « Je crois d’une foi profonde que la vie humaine a un sens, que l’univers est un tout, que toutes ses forces, touts ses éléments conspirent à une œuvre et que la vie de l’homme ne peut être isolée de l’infini où elle se meut et où elle tend. »

1898

  • « Dreyfus est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l’autorité. »

1898 – 1899

  • « Il y a autre chose dans cette mobilisation des intellectuels réactionnaires. La société d’aujourd’hui, qui, malgré ses vices et ses crimes, ne veut pas périr, entend restaurer à tout prix l’autorité. Et elle exige que des hommes dont c’est le métier de penser donnent eux-mêmes l’exemple et le signal de l’abdication de la pensée. Et elle ne sera tout à fait tranquille que quand la science aura été reniée par les savants, quand l’esprit critique aura été renié par les critiques, et quand la pensée se sera elle-même prostituée à la force. »
  • « Rien n’est au-dessus de l’individu… C’est l’individu humain qui est la mesure de toute chose… Voilà le socialisme ».

1899 – 1900

  • « L’Europe est exposée à tous les hasards s’il ne se forme pas dès maintenant un parti de la Paix européenne, une Ligue européenne de la Paix. »
  • L’Histoire est « une mêlée étrange où les hommes qui se combattent servent souvent la même cause. Le mouvement politique et social est la résultante de toutes les forces. »

1900 – 1902

  • « Je n’aime pas qu’on habitue le peuple à se croire quitte avec le problème de l’univers par une facétie. »
  • « C’est une chose étrange comme à certaines heures des paroles sont dites qui ne sont pas entendues. »
  • « Il y a des heures où l’élévation morale de quelques hommes isolés suffit à empêcher la chute irréparable de la conscience. »
  • « Bien des hommes ont besoin d’aller jusqu’à l’outrage pour se convaincre eux-mêmes qu’ils se sont affranchis. »

1902 – 1903

  • « Ce qu’il faut exclure du Parti socialiste c’est l’esprit d’exclusion ! »
  • « Il n’y a que trois choses qui dégradent le courage d’un peuple : c’est le mensonge, la paresse et le défaut d’idéal. »
  • « Ou bien le Parti nationaliste a cru à la réalité de ces pièces accusant Dreyfus, et à la vérité de la légende et jamais un parti ne descendit plus bas dans l’ordre de l’intelligence… Ou bien il n’y a pas cru, et jamais parti politique n’est descendu plus bas dans l’ordre de la probité. »
  • « Je sais combien sont nombreux encore aux jointures de l’histoire les points malades d’où peut naître soudain une passagère inflammation générale… »
  • « Le courage, c’est d’être tout ensemble un praticien et un philosophe. Le courage c’est de comprendre sa propre vie… Le courage c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille… Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. »
  • « Le courage c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. »

1905 – 1906

  • « Mais de la guerre européenne peuvent sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. »
  • « Entre le capital qui prétend au plus haut dividende et le travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente. La grève n’est qu’un épisode de cette guerre. »

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1906 – 1907

  • « Christianisme et socialisme sont deux courants de la pensée moderne qui doivent se développer parallèlement et dont la convergence déterminera l’avènement d’une ère de justice et de paix. »
  • « Quels que soient les évènements, qui dans la vie séparent les hommes et rompent les solidarités, on ne peut pas blesser les amis d’hier sans se blesser soi-même. »
  • « La puissance de désordre du capitalisme arrive à ruiner non seulement la classe exploitée mais aussi, période par période, la classe exploiteuse… »

1907 – 1908

  • « L’essence du capitalisme c’est de produire des guerres. »

1908 – 1909

  • « C’est un indice de détente, comme une première promesse de rapprochement franco-allemand qui est la condition absolue de la paix en Europe. »
  • « La peine de mort est contraire à la fois à l’esprit de christianisme et à l’esprit de révolution. Elle n’est que le signal du désespoir, la manifestation du ‘réalisme réactionnaire’ de ceux qui croient à la permanence des fatalités. C’est sur ce bloc des fatalités que vous dressez la guillotine. »

1909 – 1910

  • « On dirait que M. Briand rêve de fondre, d’absorber tous les citoyens de France en un seul et immense parti (…) une masse informe, incolore et inerte qui ne serait que conservatisme et corruption. »
  • « Dans cette confusion, la force toujours organisée des grands intérêts serait seule efficace. »
  • « Le monde se meurt… Je crois au surnaturel, je crois à quelque chose au-dessus de ce que nous percevons, je crois à un Dieu vers lequel le monde se dirige. »
  • « L’équilibre des idées et l’équilibre des mots sont inséparables. Le mouvement de la pensée et le mouvement de la phrase, l’enchaînement des raisons et l’enchaînement des périodes se correspondent exactement. »

1910 – 1911

  • « Si l’Angleterre et l’Allemagne se déchiraient, s’affaiblissaient, elles trouveraient le lendemain devant elles les Etats-Unis plus puissants, ayant profité de leur discorde même pour élargir leurs débouchés, pour jeter plus loin leurs filets sur le monde… »
  • « Tous, nous sommes des hommes, c’est-à-dire des consciences à la fois autonomes et éphémères, perdues dans un univers immense, plein de mystères, et nous sommes exposés à oublier la portée de la vie et à négliger d’en chercher le sens. »
  • « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale, beaucoup de patriotisme y ramène. »
  • « L’Etat n’exprime pas une classe : il exprime le rapport des classes, c’est-à-dire le rapport de leurs forces. »
  • « La raison n’abolit pas la sensibilité, mais elle la règle, elle l’ennoblit. »

1911 – 1912

  • « Qu’on n’imagine pas une guerre courte se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d’éclairs. »

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1912 – 1913

  • « Ce sera le plus terrible holocauste depuis la guerre de Trente Ans ! »
  • « J’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon. »
  • « Tous les gouvernements de l’Europe répètent : cette guerre serait un crime et une folie. Et les mêmes gouvernements diront peut-être dans quelques semaines à des millions d’hommes : c’est votre devoir d’entrer dans ce crime et cette folie. »
  • « On vous dit, c’est le refrain d’aujourd’hui, allez à l’action. Mais qu’est-ce que l’action sans la pensée ? C’est la brutalité de l’inertie. »
  • « L’Europe comprendra-t-elle enfin qu’elle ne peut se passer d’une conscience ! »

1914

  • « Si l’Europe entière ne révolutionne pas sa pensée et ses méthodes… l’Orient de l’Europe restera un abattoir où au sang du bétail se mêlera le sang des bouchers, sans que rien d’utile ou de grand germe de tout ce sang répandu et confondu. »
  • « Nous sommes dans une Europe qui se prétend civilisée. Voilà vingt siècles qu’est mort sur le gibet l’homme du calvaire, qui disait : paix aux hommes de bonne volonté, et comme lui nous disons paix entre les nations… »
  • « Tout faire encore pour empêcher cette tuerie ! Ce sera une chose affreuse… D’ailleurs on nous tuera d’abord, on le regrettera peut-être après… »
  • « Bien imprudent serait le tsar s’il déchaînait ou laissait déchaîner une guerre européenne. »
  • « On se demande s’il vaut la peine de vivre et si l’homme n’est pas prédestiné à la souffrance, étant aussi incapable de se résigner à sa nature animale que de s’en affranchir. »
  • « Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entredéchirent sans se haïr ? »
  • « Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir. »
  • « Il faut nous attendre à être assassinés au coin d’une rue. »
  • « Le combat pour la paix est aujourd’hui le plus grand et le plus urgent des combats. »

 

Jacques Brel: Jaurès

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